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(1864-1910) 
«Si vous connaissez la vie, donnez-moi son adresse (*)»

Jules RENARD

Sa vie racontée par Suzanne Bohn

 

 

«C´est l´homme que je suis qui m´a fait devenir misanthrope“, note l´humoriste Jules Renard dans son Journal. En fait, il aurait dû être plus précis et dire que c´était son double, cette face secrète et cachée tout en noir qu´il abritait au fond de lui qui avait fait de lui cet homme aigri, amer, jamais satisfait, mauvais et jaloux de la gloire de ses confrères. La face sociale de Jules Renard était, quant à elle, tout à fait présentable: bon vivant, charmant, drôle. Ses contemporains auraient eu du mal de deviner tout le fiel qu´il déversait sur eux dans son journal intime… et aussi dans leur dos. Un de ses ennemis les plus convaincus et il sut s´en faire beaucoup dans sa très courte vie, l´écrivain Paul Léautaud écrira après sa mort : «Renard n´a pas été un homme heureux par la disposition de son esprit, car c´est cela le bonheur : une affaire de nature d´esprit bien plus que d´évènements ou de circonstances ».

La misanthropie de Jules Renard se nourrit de ses insuccès, de la stérilité de sa plume, de sa paralysie devant la page blanche. Son œuvre, comparée aux géants de la littérature française comme Victor Hugo qu´il admire par-dessus tout, Gustave Flaubert, Honoré de Balzac, Emile Zola etc., est minime. Jules Renard fait partie des écrivains qui ne savent pas inventer et Dieu sait s´il est en bonne compagnie ! Il a donc recours à la description de son vécu et de son entourage, ce qui soulève un problème éthique et moral : A-t-on le droit d´embarquer ses proches dans une aventure qu´ils n´ont pas voulue et exposer leur vie en pleine lumière?

Et Jules Renard ne sait faire que du court. De son vivant il s´imposera dans le monde littéraire par quelques petits oeuvres dont „L´Ecornicheur“, les « Histoires naturelles » que Ravel mettra en musique et surtout „Poil de Carotte“ qui sera adapté avec succès au théâtre. Il fut tout de même élu membre de l´Académie Goncourt, mais au lieu de s´en réjouir, cela lui laissa un vif goût de regret et d´amertume qui lui empoisonnera la vie : il aspirait à entrer à l´Académie Française, la grande, la seule, la vraie Académie à ses yeux.

Si l´existence ne lui avait pas fourni les outils pour devenir un grand écrivain, elle l´avait néanmoins doté d´un pouvoir d´observation et d´une lucidité tout à son honneur, même s´ils menèrent à sa propre perte puisque ces dons vont lui servir entre autre à prendre la mesure de sa propre médiocrité.

« La modestie va bien aux grands hommes. C´est de n´être rien et d´être quand-même modeste qui est difficile ».

Pendant 30 ans Jules Renard va consigner toutes ses réflexions sur ses semblables, sur les humains, la nature, les animaux, sur Dieu, (« Dieu, celui que tout le monde connait. De nom »), bref, sur la vie en général dans un Journal intime qui sera publié après sa mort et qui l´établira définitivement parmi les moralistes et humoristes français de par la richesse, la finesse et la drôlerie de ses pensées.

Jules Renard nous laisse entrevoir comme personne par le biais de ce journal la face non avouée, non avouable, non sociable ni sociale que tout individu porte en soi. Le lecteur suit toutes les interrogations de l´âme artistique qui va et vient entre euphorie et dépression et auto- dépréciation, toutes les affres de la création artistique et les souffrances d´un être s´auto- flagellant à force de désirer plus qu´il ne peut obtenir de lui-même.

Jamais témoignage des méandres de l´âme humaine naviguant entre les zones de lumière et d´ombre n´a été plus émouvant que chez Jules Renard qui a succombé à cette dualité, dans ce duel entre Jules Renard le personnage officiel –adulte- et son double, Poil de Carotte, l´enfant en lui, se complaisant dans son rôle de victime. « Tout le monde n´a pas la chance d´être orphelin ». „Il ne suffit pas d´être heureux. Encore faut-il que les autres ne le soient pas».

 

 

(*) Cette citation orne la façade extérieure d´une maison de Weimar

 

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